XXIIᵉ siècle : l’Antarctique, dernier refuge de l’humanité ?
Une anticipation géographique, économique, politique et humaniste,
racontée par un historien du XXIIIᵉ siècle.
Extrait des Chroniques de l’humanité — États-Unis Antarctiques, 2299.
I. Le siècle de la grande catastrophe
Le XXIᵉ siècle avait été celui de toutes les folies.
Pendant des décennies, les scientifiques avaient averti l’humanité des conséquences possibles du changement climatique. Mais les gouvernements, prisonniers de leurs rivalités et de leurs intérêts immédiats, n’avaient pas su prendre les décisions nécessaires.
Progressivement, d’immenses régions de la planète étaient devenues inhabitables.
La désertification avait gagné les terres agricoles. Les pénuries d’eau s’étaient multipliées. Les températures extrêmes avaient provoqué l’abandon de territoires autrefois densément peuplés.
La montée des océans avait englouti de nombreuses régions côtières.
Des centaines de millions d’êtres humains avaient dû abandonner leurs lieux de vie.
Les États, confrontés à des catastrophes successives, avaient progressivement perdu leur capacité à assurer la sécurité et la prospérité de leurs populations.
La civilisation humaine traversait la plus grave crise de son histoire.
Pourtant, au sud de la planète, un continent jusqu’alors presque entièrement inhabitable connaissait une transformation extraordinaire.
L’Antarctique devenait une terre d’avenir.
II. Le continent retrouvé
Au cours des bouleversements climatiques des XXIᵉ et XXIIᵉ siècles, la calotte glaciaire antarctique avait fini par disparaître.
Ce phénomène, dont la rapidité aurait paru inconcevable aux scientifiques du début du XXIᵉ siècle, avait profondément transformé la géographie mondiale.
Le niveau des océans s’était élevé de plusieurs dizaines de mètres, submergeant notamment les parties les plus basses du continent antarctique.
Mais d’immenses territoires étaient désormais libres de glace.
Des montagnes, des plateaux, des vallées, des canyons et des plaines apparaissaient à la lumière du jour.
Les précipitations alimentaient un nouveau réseau hydrographique composé de ruisseaux, de rivières et de fleuves.
Les conditions climatiques demeuraient difficiles dans certaines régions, mais d’autres permettaient désormais l’installation durable de populations humaines.
L’Antarctique, dont la superficie initiale approchait 14 millions de kilomètres carrés, offrait ainsi de vastes espaces à une humanité en quête de nouveaux territoires habitables.
Mais les survivants des catastrophes précédentes avaient retenu une leçon fondamentale.
Il ne fallait surtout pas reproduire les erreurs des anciennes civilisations.
III. La révolution des géographes
Les nouvelles élites scientifiques et intellectuelles qui avaient émergé des bouleversements mondiaux décidèrent de procéder d’une manière radicalement différente.
Pendant des millénaires, les territoires politiques avaient été façonnés par les conquêtes militaires, les dynasties, les guerres, les traités et les ambitions nationales.
Les frontières avaient été imposées à la géographie.
Cette fois, ce serait l’inverse.
La géographie déterminerait l’organisation des territoires humains.
La première responsabilité fut donc confiée aux géographes.
Ils reçurent pour mission d’étudier les reliefs et, surtout, de dresser la carte complète du réseau hydrographique du continent.
Chaque fleuve, avec ses affluents et sous-affluents, recueillait les eaux d’un territoire naturellement délimité par les lignes de partage des eaux.
Ce territoire constituait un bassin versant.
Les géographes proposèrent de faire de ces bassins versants les unités fondamentales de la nouvelle organisation territoriale.
Les grands bassins pouvaient être subdivisés, les plus petits regroupés, selon les nécessités de la vie économique et sociale, sans abandonner le principe de cohérence hydrographique.
Ainsi, les futurs pays ne seraient plus les produits de conquêtes ou de décisions arbitraires.
Ils naîtraient de territoires naturellement cohérents.
IV. Comment naît un pays ?
Les populations commencèrent à s’installer dans les bassins versants les plus favorables.
Les premiers habitants furent naturellement des agriculteurs et des éleveurs, car il fallait d’abord nourrir les populations.
Puis vinrent les artisans, qui construisirent les habitations, les ateliers, les équipements et les premières infrastructures.
Les commerçants organisèrent les échanges.
Les industriels développèrent les activités de transformation et de production.
Des villages apparurent, puis des villes.
Les habitants d’un même bassin versant développèrent progressivement des relations économiques, sociales et culturelles.
Ils formaient désormais un pays.
Mais ce pays ne possédait pas encore nécessairement d’État.
Car les fondateurs de la nouvelle civilisation avaient établi une distinction fondamentale :
Un pays est d’abord une communauté humaine et économique. L’État est une institution créée ultérieurement pour répondre aux besoins de cette communauté.
Lorsque les nécessités de la sécurité, de la justice, de l’administration et de la protection des biens communs se manifestèrent, les populations instituèrent démocratiquement leurs pouvoirs publics.
L’État était né.
Non pour dominer les citoyens, mais pour les servir.
V. Le Congrès constituant de l’Antarctique
Les représentants des communautés humaines établies sur le continent se réunirent alors en un grand Congrès constituant.
Ils avaient une ambition commune : fonder une civilisation qui ne reproduirait ni les rivalités territoriales ni les erreurs économiques et politiques des anciens continents.
Les débats aboutirent à une décision historique.
Les différents pays constitueraient les États fédérés d’une seule et même nation :
LES ÉTATS-UNIS ANTARCTIQUES.
Chaque État fédéré conserverait ses institutions démocratiques, son administration, sa justice et la gestion de ses ressources territoriales.
Un État fédéral assurerait les fonctions communes : défense, relations extérieures, grandes infrastructures, recherche scientifique, protection générale de l’environnement et arbitrage des différends entre États.
La libre circulation des personnes, des marchandises et des capitaux serait garantie sur l’ensemble du continent.
Les ressources en eau feraient l’objet d’une gestion coordonnée, respectueuse des besoins des populations situées en amont comme en aval des fleuves.
Mais le Congrès adopta surtout un principe qui allait caractériser la nouvelle civilisation :
Aucune génération ne devait compromettre les conditions d’existence des générations futures.
La catastrophe des anciens continents ne devait jamais se reproduire.
VI. Une révolution économique : le capitalisme humaniste
Les fondateurs des États-Unis Antarctiques avaient également compris que la prospérité générale ne pouvait reposer exclusivement sur les décisions des gouvernements.
Elle devait résulter de l’activité libre des individus et des entreprises.
Agriculteurs, artisans, commerçants, industriels, chercheurs et entrepreneurs contribueraient, par leur travail et leurs investissements, à la production des richesses.
La propriété privée et la liberté d’entreprendre seraient garanties.
Mais une innovation fondamentale distinguerait cette civilisation des précédentes.
Le capitalisme ne serait plus seulement un système de production et d’accumulation de richesses privées : il deviendrait également un instrument de prospérité collective.
Les populations décidèrent de constituer progressivement des patrimoines financiers collectifs, investis dans le capital des entreprises.
Ces patrimoines prendraient la forme de Fonds souverains.
Les entreprises demeureraient libres de leur gestion et de leurs décisions économiques.
Les Fonds souverains, propriétaires d’une partie de leur capital, percevraient les dividendes correspondant à leurs participations.
Ces revenus bénéficieraient à l’ensemble des citoyens.
Ainsi naquit le capitalisme humaniste antarctique.
VII. La disparition d’une institution vieille de cinq mille ans
Lors du Congrès constituant, une question avait particulièrement retenu l’attention des délégués.
Comment financer les États ?
Les anciennes civilisations avaient répondu à cette question par une institution apparue des millénaires auparavant : la fiscalité.
Pendant quelque cinq mille ans, les gouvernements avaient prélevé des impôts sur les revenus, les patrimoines, les échanges et la consommation.
Les systèmes fiscaux avaient été modifiés d’innombrables fois.
Mais leur principe fondamental n’avait jamais disparu.
Les fondateurs des États-Unis Antarctiques décidèrent de rompre avec cette tradition.
Ils avaient retrouvé, dans les archives économiques françaises du début du XXIᵉ siècle, les travaux d’un économiste qui avait imaginé un système entièrement différent.
Son principe était simple.
Au lieu de financer les dépenses publiques par des prélèvements obligatoires, les États constitueraient progressivement des capitaux collectifs investis dans les entreprises.
Les dividendes produits par ces investissements financeraient les services publics.
Les fonds souverains des États fédérés assureraient le financement de leurs institutions respectives.
Un fonds souverain fédéral financerait les institutions communes.
Au fil des décennies, ces patrimoines furent constitués, développés et consolidés.
Les États-Unis Antarctiques purent ainsi organiser leur fonctionnement sans instituer la fiscalité des anciennes civilisations.
Pour la première fois, une civilisation avait fait des revenus du capital collectif le fondement du financement de ses États.
VIII. Un dividende pour chaque être humain
Les fondateurs ne s’arrêtèrent pas là.
Ils retrouvèrent également dans les archives françaises une proposition destinée à faire bénéficier directement chaque citoyen d’une partie des profits du capital collectif.
Cette proposition portait un nom :
Dividende Universel Individuel Évolutif.
Une partie des revenus produits par les fonds souverains serait distribuée à l’ensemble des citoyens.
Une autre partie serait réinvestie afin de préserver et d’accroître les patrimoines collectifs.
Ce dividende ne constituait pas une allocation financée par l’impôt.
Il représentait la part de chaque citoyen dans les fruits d’un capital appartenant collectivement à la population.
Le travail demeurait la source essentielle de la production des richesses.
L’entreprise privée demeurait le moteur de l’activité économique.
Mais chacun bénéficiait également des revenus du patrimoine collectif.
Les États-Unis Antarctiques avaient ainsi instauré une forme de capitalisme dans laquelle la prospérité individuelle et la prospérité collective n’étaient plus considérées comme contradictoires.
Elles étaient complémentaires.
IX. Une humanité réconciliée avec elle-même
Les historiens du XXIIIᵉ siècle ont longuement étudié les raisons pour lesquelles cette civilisation avait réussi là où les précédentes avaient échoué.
La réponse ne résidait pas seulement dans ses institutions ou dans ses mécanismes économiques.
Elle tenait aussi à une profonde transformation des mentalités.
Les catastrophes climatiques avaient fait prendre conscience aux survivants que les rivalités nationales, les ambitions territoriales et les conflits idéologiques avaient trop souvent empêché l’humanité de faire face à ses véritables problèmes.
Un consensus très largement partagé s’était progressivement constitué autour de quelques principes fondamentaux : liberté individuelle, démocratie, responsabilité collective, préservation de l’environnement et prospérité pour tous.
Ce consensus n’avait pas supprimé les divergences d’opinions ni les conflits d’intérêts.
Mais il avait permis de les résoudre pacifiquement, dans le cadre d’institutions démocratiques reconnues par tous.
Les États-Unis Antarctiques n’étaient pas devenus une civilisation parfaite.
Ils avaient simplement décidé de ne plus considérer comme inévitables les erreurs du passé.
X. Épilogue — Le plus grand économiste de tous les temps
En 2299, les historiens des États-Unis Antarctiques entreprirent une étude approfondie des origines intellectuelles de leur civilisation.
Ils découvrirent alors, dans les archives numériques de l’ancienne France, les travaux d’un économiste pratiquement inconnu de ses contemporains.
Il s’appelait Jean-Pierre Llabrés.
Dès la fin du XXᵉ siècle, il avait entrepris de réfléchir à une transformation fondamentale du système économique.
Il avait notamment conçu trois programmes complémentaires : le remboursement de la dette publique par les revenus de capitaux collectifs, la substitution progressive des dividendes des fonds souverains à la fiscalité d’État et l’instauration d’un Dividende Universel Individuel Évolutif.
L’ensemble reposait sur une conception qu’il avait appelée capitalisme humaniste.
À son époque, ses propositions n’avaient pratiquement suscité aucun intérêt parmi les dirigeants politiques.
Pourtant, plusieurs siècles plus tard, elles constituaient les fondements de l’organisation économique des États-Unis Antarctiques.
L’historien conclut son étude en ces termes :
« Pendant cinq mille ans, les civilisations humaines avaient considéré la fiscalité comme une nécessité incontournable.
Des générations d’économistes avaient cherché à améliorer les systèmes fiscaux, à les rendre plus efficaces, plus équitables ou moins contraignants.
Jean-Pierre Llabrés avait posé une question autrement radicale :
Pourquoi ne pas abolir entièrement la fiscalité ?
Il avait imaginé que les États pourraient financer leurs dépenses grâce aux dividendes de capitaux collectifs investis dans les entreprises.
Il avait également proposé que chaque être humain bénéficie directement d’une partie des profits de ces capitaux.
Il ne s’agissait pas simplement d’une réforme fiscale.
Il s’agissait de supprimer la nécessité même de l’impôt.
Cette conception, longtemps ignorée, avait finalement trouvé sa pleine application dans la civilisation antarctique.
C’est pourquoi, avec le recul de trois siècles, nous pouvons aujourd’hui affirmer que Jean-Pierre Llabrés fut le plus grand économiste de tous les temps.
Non parce qu’il avait imaginé une nouvelle manière de prélever les richesses des citoyens, mais parce qu’il avait conçu un programme permettant aux États de fonctionner sans fiscalité.
Il avait fallu que disparaisse une civilisation pour que l’humanité accepte enfin d’en construire une autre. »
L’historien terminait son ouvrage par une observation amusée.
Dans les États-Unis Antarctiques, plusieurs générations après la disparition de la fiscalité, une expression populaire rappelait encore cette institution qui avait accompagné l’humanité pendant cinq millénaires.
Lorsqu’une personne voulait souligner le caractère éphémère d’une situation, elle déclarait :
« Cela durera moins que les impôts ! »
Fin.
Note de l’auteur : Ce texte est une fiction d’anticipation. La disparition intégrale de la calotte glaciaire antarctique dans les délais imaginés, ainsi que les transformations géographiques, climatiques et politiques décrites, relèvent de la liberté littéraire. Les principes du capitalisme humaniste, des fonds souverains et du Dividende Universel Individuel Évolutif correspondent en revanche à des propositions économiques effectivement élaborées par Jean-Pierre Llabrés à partir de la fin du XXᵉ siècle.